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Dans un camion rouge • note de l'auteur

La genèse du film

Depuis quelques temps, je trouvais que la société, la politique, le monde, tout allait mal et même de mal en pis.
Je cherchais donc, pour mon propre compte, un antidote, quelque chose à filmer de joyeux et de vivant, n’importe quoi de fort, qui résiste à la téléréalité et au cynisme ambiant. Je cherchais naturellement du côté des jeunes. J’espérais trouver parmi eux ces «héros positifs» qui ont la vertu de rappeler le sens des choses et conforter l’envie de vivre quand tout va mal. C’est ainsi que je me suis intéressé aux pompiers.
D’abord il y a cela que j’ignorais totalement. Aujourd’hui en France, à l’exception de quelques grandes villes, les pompiers sont très majoritairement des volontaires. Pour la plupart ils tiennent à le rester et n’ont aucun désir de devenir des professionnels. J’ai découvert avec une certaine stupéfaction qu’ils sont ainsi plus de deux cent mille, des jeunes surtout (certains sont encore lycéens), employés, ouvriers, hommes et femmes, à porter cet uniforme qui représente à la fois un engagement extrêmement exigeant et une véritable passion.
Pourquoi font-ils ça ? Quelles valeurs, quelle tradition, dont ils héritent et qui les dépassent, les poussent ainsi à contre-courant dans ce monde où plus rien n’est gratuit ? Est-ce qu’une forme de «foi laïque» les anime ? J’ai voulu comprendre leur étrange passion, comprendre comment ils peuvent vivre leur engagement au quotidien, tout en gagnant leur vie autrement. J’ai voulu les connaître. Car s’il est clair que les pompiers sont aimés de toute la population et chouchoutés par les médias, je ne suis pas sûr pour autant qu’on sache véritablement qui ils sont. C’est pourquoi, au-delà des images d’héroïsme qu’on leur colle, des bons sentiments qu’on leur prête, des vertus militaires et des performances sportives dans lesquelles on les enferme un peu vite, j’ai voulu rencontrer les hommes, filmer des garçons et des filles, avec leur fragilité, leurs contradictions. Pour pouvoir réaliser ce film, j’ai choisi de partager pendant presque un an la vie d’une des équipes de garde, dans une caserne d’une petite ville des Alpes. Comme je l’avais fait avec les personnages de mon film «Le Convoi» j’ai pris mon temps, j’ai joué le jeu, je me suis laissé «embarquer». Caméra sur l’épaule, avec mon équipe, j’ai donc vécu moi aussi l’excitation un peu folle qui accompagne le stress des départs en pleine nuit, la violence de se retrouver, avant même d’être tout à fait réveillé, en pleine confusion, en plein drame. Parfois c’était la déception d’une fausse alerte, parfois la comédie l’emportait sur le drame... Pendant des mois, jour et nuit, je suis parti en intervention. J’ai «décalé» avec eux, selon l’expression consacrée depuis les temps anciens, quand les véhicules démarraient «à la pente». «Eux», ce n’était plus seulement les pompiers de Vizille, c’était Etienne, Jean-Marc, Charlotte, Momo, Sarah… Ils m’ont communiqué cet étrange mélange de plaisir et de crainte qui les envahit face au feu, cette fascination qu’ils ressentent, cette façon de la considérer comme un être vivant. J’ai éprouvé les mêmes «montées d’adrénaline» qu’eux, les mêmes frissons, la même émotion qui étreint lorsqu’on est confronté pour la première fois à la mort… Car une des choses que m’a appris cette expérience et que j’espère avoir fait passer dans mon film, c’est que rien n’est plus fort que la vie, mais aussi que rien n’est plus fragile. J’ai appris ce que chaque pompier sait dans sa chair et dont il ne parle jamais : qu’à chaque instant tout peut arriver et qu’il suffit parfois d’un seul de ces instants pour qu’une vie bascule. L’existence du pompier volontaire, si on la regarde (et si on la filme) d’un certain point de vue, dégagé des a priori et des chromos des calendriers, a quelque chose d’ordinaire, de presque banal. Pourtant, dès lors qu’on cesse de s’intéresser au côté spectaculaire des interventions et qu’on tourne le regard vers ce qui l’est moins - les temps d’attente et de vide, les relations avec les personnes secourues ou à l’intérieur de l’équipe - cette vie en apparence si simple, et ces «personnages» si modestes révèlent alors quelques paradoxes inattendus de notre monde. Par exemple : qu’une société en pleine mutation peut garder un désir de lien social et de solidarité solidement accroché ou qu’une certaine cruauté peut aller de pair avec une évidente générosité et que les petits bobos comme les plus grandes tragédies renvoient à une dimension métaphysique de l’existence !
 
 
Patrice Chagnard