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Dans un camion rouge • notes de répérage

Vendredi 14 février 2003

Mon repérage a commencé au Mans le 4 décembre 2002, jour de la Sainte-Barbe, la patronne des pompiers. Depuis, je sillonne la France rurale et ouvrière, celle des petites villes de province, à la recherche d’un lieu idéal.
Le 23 décembre, j’étais à L'Isle-sur-la-Sorgue. Vaucluse. Le 27 décembre, j’étais à Cavaillon. Le lundi 4 janvier, à Troyes dans l’Aube. Le 5 janvier, à Romilly-sur-Seine. Le Jeudi 20 janvier, à Aubenas. Ardèche. Le Mardi 11 Février, à Issoire. Puy de Dôme…

Lundi 18 février
Vizille, dans l’Isère.
Les pompiers de Vizille font 1300 interventions par an, soit un peu plus de 3 par jour. Une activité énorme, s'agissant d’un centre de secours de 57 pompiers, tous volontaires ! Les pompiers de Vizille n’ont peut-être rien d’exceptionnel, mais ils «assurent» sans l’aide d’aucun «pro». Rien que pour ça ils méritent un détour. Pascal Marini, le chef de centre, est taillé comme un rugbyman. 34 ans, jovial, direct. Nous parlons pendant presque deux heures. De temps en temps un pompier passe faire coucou. Il me les présente. C'est sa bande. Il les appelle «les petits loups». L'un est croupier dans un casino, un autre employé des Pompes Funèbres Intercommunales. Une jeune femme se présente dans l'encadrement de la porte. C'est Krystel, à peine vingt ans, Elle est caissière dans une grande surface.
- «Des femmes pompiers, y en a beaucoup ici ?»
- «Onze, dont deux qui sont enceintes mais qui reviendront après leur accouchement.»
Il a l'air d'en être fier.
- «On a aussi des arabes. Eux non plus vous n'avez pas dû en voir beaucoup dans les autres casernes.» C'est vrai. Je lui fais remarquer que je n'ai encore entendu personne l'appeler : «Mon lieutenant».
- «Les grades, ça compte dans l'action. En dehors ça n'a aucun sens. Ici on n'est pas à l'armée.»
Je suis soulagé de l'entendre dire ça. Ai-je enfin trouvé le lieu que je cherche depuis deux mois ?

Samedi 1er mars
Au plus profond de mon sommeil, j'ai droit à ma première alerte.
Je me précipite maladroitement dans mes rangers. Je cours jusqu'à ma voiture et démarre sans même prendre le temps d'enlever la buée du pare-brise. Il faut que je sois à la caserne en moins de cinq minutes. Ça y est, je «décale». Au milieu de la cour, Pascal Marini me fait signe de me manier. Il m'a attendu. Je saute dans sa voiture qui démarre en trombe. Il me tend un casque tout en parlant à la radio en langage codé.
- «Merlin Vizille pour CODIS 38, répondez !».
- «Ici CODIS 38, parlez Merlin Vizille».
Merlin, c'est son nom de code.
Tous les chefs de centre sont des «Merlin». Le plus haut gradé du département c'est «Lancelot», le médecin, «Esculape». L'hélico se dit «dragon», le SAMU, «vitamine», et ainsi de suite... Il y a un petit air de chevalerie chez les pompiers. Les flammes ont totalement obscurci la vitrine du bar. Sur le trottoir, le «binôme d'attaque» est déjà en train de dérouler les tuyaux. Il y a Karen, une lycéenne de 18 ans et Sébastien, à peine plus âgé, qui est infirmier à l'hôpital de Grenoble. A ce moment surgit le propriétaire des lieux. Un «dur», visage de boxeur, tee-shirt moulant, tatouages... Il ne lui faut qu'un instant pour mesurer l'ampleur des dégâts. Il se prend la tête dans les mains et s'effondre en larmes, comme un enfant. Sébastien et Karen se sont arrêtés de plaisanter, un peu gênés. Je mesure soudain ce qu'il y a d'incongru dans le décalage entre ces deux grands gamins - pour qui éteindre un feu comme celui-ci reste avant tout un jeu - et le propriétaire forcément traumatisé par ce qui lui arrive. Quel parti prendre si je devais filmer cette scène ? Dramatiquement celui de la victime s'impose. Mais, considérés de ce point de vue, l'excitation et la gaieté dont font preuve les jeunes pompiers sont alors carrément choquantes. Le point de vue juste ne peut être ni d'un côté, ni de l'autre. Il est dans le contraste entre les deux. C'est en ne prenant pas parti, en respectant une distance, une neutralité, que la situation peut prendre une dimension de comédie humaine, riche et complexe. Il faudra veiller à ne pas me laisser «embarquer» du côté des victimes et de l'émotion qu'elles suscitent.. Autour de la machine-à-café, on traîne encore un peu. Il n'est pas loin de 5h00 du matin, trop tard ou trop tôt pour espérer dormir. Si ça se trouve, dans quelques instants, il faudra «décaler» à nouveau. Est-ce qu'ils le redoutent ? Non, ils l'espèrent ! Cette nuit n'est pas pour eux une nuit ordinaire. C'est leur nuit, c'est leur garde. C'est leur chance de faire un gros coup, quelque chose dont ils se souviendront ou dont ils seront fiers, quelque chose que leurs camarades envieront, qui sera peut-être dans le journal. Un gros «carton» par exemple. C'est-à-dire dans leur jargon, un grave accident de la route, avec des victimes incarcérées qu'il faut délivrer en découpant «proprement» le véhicule, avec tenailles et chalumeau. Il y a dans cette histoire quelque chose de moins innocent et de moins gentil qu’on pourrait le croire. Et c'est bien ça qui m'intéresse. Ce qui m'attire en eux et qui me trouble aussi, c’est ce goût de l'action qu'ils revendiquent ouvertement, ce besoin d'éprouver des sensations fortes, de connaître de brusques et puissantes «montées d'adrénaline», toutes ces choses qu'on préfère taire dans les ministères et dans les journaux, mais qui sont ici avouées sans la moindre réticence.

Dimanche 2 mars
Déjeuner en communauté et en famille. Ca fait partie du rite.
Épouses, compagnes, compagnons et marmaille se réunissent autour d'une grande table montée sur deux tréteaux, au beau milieu du garage, entre la grande échelle et un VSAV. Il n'y a qu'un seul sujet de conversation. L'univers des pompiers a quelque chose d'obsessionnel et de «totalitaire». La femme de Pascal me le dit à sa façon : «Mon homme, il est entré chez les pompiers comme d'autres entrent en religion !» Plus loin une jeune maman s'efforce de faire dire à son enfant qui a deux ans : Pin Pon, Pin Pon, mais l'enfant ne fait que répéter sur la même musique : Pa Pa, Pa Pa... Est-ce ainsi qu'on devient pompier, de père en fils ? Sébastien regarde sa montre : 16h00, c'est l'heure de l'accident de sport. Ça ne devrait plus tarder.

Vendredi 7 mars
Je suis revenu à Vizille un jour plus tôt que prévu, à cause de la réunion mensuelle que je ne voulais pas manquer. Elle a lieu dans le grand hangar dont on a viré les véhicules. D'un côté la foule des pompiers, hommes et femmes en désordre, et de l'autre, assis à une table, les quatre Lieutenants, les «chefs», les «vieux» (ils ont tous un peu plus de trente ans). Ça commence comme chaque réunion de pompiers, même s'il s'agit d'une fête, par l'appel des présents. Encore un rite sacré. Il ne s'agit pas tant de savoir qui est là et qui n'est pas là. Il s'agit plutôt du contraire : rappeler qu'on est tous là, y compris ceux qui n'ont pas pu venir, à cause de leur boulot ou même sans raison valable. En égrenant ainsi rituellement les noms de chacun, on rassemble la famille, la tribu. On la fait exister. Il règne ici une liberté d'esprit et une sorte d'insolence tranquille, quelque chose de «gaulois» qui me plaît. Je comprends un peu mieux pourquoi, après avoir visité tant d'autres casernes, dans toutes sortes de départements, j'ai finalement choisi de revenir à celle-ci.
«Vizille». C’est de là qu’est partie la Révolution française, et en plus ça sonne bien !

Samedi 8 mars
Nuit sans alerte. Journée de même. Beeper absolument muet.
C'est rare, c'est très énervant pour tout le monde, mais ça arrive. Je dispose ainsi de temps pour mieux découvrir les membres de l’équipe de garde. Ce que j’aime en eux, ce n'est pas qu'ils soient forts ou courageux, c'est au contraire qu'ils sont fragiles, humains. Ce n'est pas qu'ils soient exemplaires, c'est au contraire qu'ils ne se cachent pas derrière des discours, derrière des idées ou des grands sentiments. Ce qui me touche, c'est leur simplicité. Pour privilégier cette dimension humaine, j'ai besoin de scènes comme celle-ci, tendres, drôles. Elles m'importent tout autant et même plus que les interventions spectaculaires, dont je ne saurais cependant me passer tout à fait. Question d'équilibre, d'architecture.

Dimanche 9 mars
Feu de broussailles de quelques hectares, en pleine campagne, en pleine nature, sans le moindre danger ni la moindre victime. Une vraie «sortie» du dimanche. Il faut activer les «commandos» - ce sont de petites lances reliées à une lourde réserve d'eau individuelle et portative - crapahuter ainsi chargés, sur des pentes plutôt raides, faire la chasse aux petits foyers qui ont la fâcheuse habitude de se rallumer dès qu'on leur tourne le dos, se retrouver finalement noir de cendres de la tête aux pieds et s'arroser copieusement les uns les autres, plus ou moins exprès... Il paraît que ça finit toujours de cette façon ! Un garçon, par «erreur», éclabousse une fille. Parfois c'est l'inverse, et ça dégénère très vite en une véritable bataille d'eau. La bataille d’eau, encore une tradition. Je sens bien que l'enfance est au coeur de cette histoire. D'une part, ils n'en sont pas si loin. Mais, plus encore, ils ne veulent pas y renoncer. En tout cas, il y a quelque chose de ça à quoi ils ne veulent pas renoncer. C'est ce quelque chose qui les unit comme frères et soeurs. Ils ont un pacte. Ensemble, ils n'ont peur de rien. Ils peuvent affronter les situations humaines les plus dramatiques. Privilégier deux ou trois «personnages» ? Cela a-t-il un sens, puisque ce qui compte pour eux, ce n'est pas de vivre une aventure individuelle, c'est au contraire de partager une expérience collective ? Même si je le voulais, je ne pourrais pas aller très loin contre une telle évidence.

Samedi 15 mars
Midi. L’alerte nous surprend, juste au moment de commencer notre repas. Il paraît que c'est souvent comme ça. «Accident de voiture. Un blessé grave « incarcéré.» On brise les vitres à coups de hache. On commence à scier les tôles, découper les portières, déposer la toiture…
- «Monsieur, vous m'entendez ? Si vous m'entendez, serrez-moi la main...Monsieur, vous m'entendez...»
Cette phrase rituelle, je l'ai déjà entendue, maintes et maintes fois, au cours des exercices. Mais elle s'adressait alors à un mannequin qui n'avait ni bras ni jambes. Et je la trouvais drôle... La violence «réelle» dans un film documentaire fait question. A l'égard des victimes, c'est bien sûr une question d'éthique. A l'égard du spectateur, c'est aussi une question morale, mais c'est surtout une question de cinéma. Car la violence qu'affrontent mes personnages dans le réel, il n’est pas question pour moi d'en faire l'économie dans le film. Je pense même qu’il s’agit de lui donner toute sa place. Justement parce qu'il ne s'agit pas de filmer cette violence pour elle-même, mais bien au contraire de l'inscrire dans une construction dramatique centrée sur des personnages, dans un récit, dans une durée, dans une écriture.

Samedi 29 mars
Le chef de la nouvelle équipe de garde, Jean-Alain, agent EDF, 48 ans, est aussi surnommé : «le Marseillais». C'est le doyen de toute la bande. Il a l'accent, la tchatche, et les manières un peu «macho» des méridionaux. Il appartient aux pompiers «ancienne manière». Sur le terrain on lui fait confiance, mais en dehors de l'action, on ne le prend pas au sérieux. Les filles surtout se moquent de lui. Par contre le reste de l'équipe est bien d'aujourd'hui. Le «casting» de cette équipe-là me plaît. C'est le «loft», mais dans un registre opposé. Ces "lofteurs"-là sont contemporains des autres, mais ils vivent dans un monde parallèle. Ils n'ont ni les mêmes valeurs, ni les mêmes repères.

Lundi 1er avril
La grande surface devant laquelle on passe - toujours à toute allure - en quittant la caserne, c’est là que j’ai aperçu Krystel ce matin, sommeillant derrière sa caisse, après une nuit blanche passée en fausses alertes et en interventions de routine. A l’usine chimique, je sais qu’Etienne gagne sa vie comme tous les jours de 7h00 à 15h00. Avenue du Château, Jean-Alain doit être en train de relever les compteurs. C’est lundi, c’est comme ça. Chacun de mes personnages a une double vie, une double face. Dans les salles de jeu du casino, José porte un smoking et des lunettes fumées. Et chaque soir, au dancing, Jean-Marc retrouve son public…

Samedi 6 avril
Pascal m'accueille en me disant que je viens de louper le meilleur. Qu'est-ce que cela peut bien être : «le meilleur» ?
Ce matin ils ont été appelés pour un malaise cardiaque. Un homme d'une soixantaine d'années foudroyé alors qu'il taillait paisiblement ses rosiers.
- «Le meilleur !»
- «Vingt minutes de massage cardiaque. Je n'avais plus fait ça depuis des années... On s'est relayé à six... C'était super !»
Comment «super» ? Il exulte :
- «On l'a ramené pardi !».
Ce jour-là, et le lendemain, ils m'en parleront tous, à tour de rôle :
- «T'étais pas là ...».
- «Je sais, je sais...»
Cette affaire-là, ils en sont vraiment fiers. Ils en sont vraiment heureux.
Tous, même ceux qui n'y ont pas participé. Une joie comme celle-là, ça se partage. Comment éviter un sentiment d’effraction, de malaise, lié au seul fait de débarquer chez les gens, en même temps que les secours ? Comment éviter le risque de se retrouver, caméra au poing, en pleine poisse ? Ce qui peut justifier de passer par un tel malaise, c’est qu’il ne s’installe pas et c’est ce qui arrive ensuite. C’est l’histoire, toute l’histoire, qui légitimera ou non, mais forcément après coup, la présence de la caméra.

Paris, le 12 mai
En choisissant de suivre des pompiers là où ils vont, je n'ai pas le désir de surprendre la misère du monde. J'ai plutôt envie du contraire. Envie de traquer, jusque dans le malheur, ces petits «riens» qui affirment la vie, ces gestes, ces mots qui donnent envie de rire ou de sourire. Ces petits riens qui sont tout.

 

Patrice Chagnard