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Entretien avec Mordillat Gérard

C'est en tournant le documentaire "La véritable histoire d'Artaud le Mômo" , co-réalisé avec Jérôme Prieur, que vous est venue l'idée de faire un film de fiction sur les derniers dix-huit mois de la vie d'Artaud ?


Non. En fait, c'est le contraire. C'est en travaillant à l'adaptation du journal de Jacques Prevel, En compagnie d'Antonin Artaud, que nous est venue l'idée de faire aussi un documentaire. Simplement, il s'est passé quelque chose d'imprévu, d'inattendu - de merveilleusement inattendu. Ce que Jérôme Prieur et moi envisagions comme un travail préparatoire à la fiction est devenu un film en soi ; un film qui nous a emmenés bien au-delà de l'enquête, de la documentation. C'est devenu ce grand fleuve de mémoire, d'imaginaire, de près de trois heures ... (1)

Cela a dû être un matériau fantastique pour la fiction...


Très curieusement, pas comme on pourrait le croire. Pas directement. En entendant les amis d'Artaud parler de lui, j'ai surtout compris à quel point l'intimité extraordinaire que je percevais dans le texte de Prevel n'était pas feinte, n'était pas de la littérature. Prevel était mort, mais sa voix résonnait d'une vérité semblable à celle qu'exprimaient ceux qui étaient encore vivants aujourd'hui. Et donc, cela m'a confirmé que nous ne devions, en aucun cas, renoncer à ce que nous nous étions donné comme principe fondamental de notre travail d'adaptation : ne pas sortir du journal de Prevel, rester dans sa vérité, filmer Artaud à travers lui, à travers les faits qu'il relatait, les paroles qu'il rapportait. Au fond, le documentaire m'a surtout appris à bien lire Prevel, à le lire de façon approfondie ...

Pourquoi avoir tourné en noir et blanc ?


Cela s'imposait. Nous ne connaissons pas d'image d'Artaud en couleur ; les photos de la fin de sa vie sont en noir et blanc, les films qu'il avait tournés dans sa jeunesse étaient en noir et blanc. De tout côté où nous nous tournions, il n'y avait que du noir et blanc : de ses portraits à l'écriture sur la page...
Et puis j'avais le souvenir d'un film de Benoît Jacquot, "Elvire-Jouvet" ; j'avais été frappé de voir comment l'usage du noir et blanc affirmait "l'époque" sans qu'il soit besoin d'aucun artifice, d'aucun naturalisme. Et bien que ce film soit, si je me souviens bien, tourné sur un plateau de théâtre, la magie opérait : nous étions après-guerre, Philippe Clévenot était Jouvet.

Vous ne vous êtes pas beaucoup soucié de l'époque dans votre film. On voit, par moment, des voitures contemporaines, le métro, des signes d'aujourd'hui...

Je trouve les reconstitutions mortifères et, pour moi, la parole d'Artaud est contemporaine, à mon sens encore plus brûlante en 93 qu'en 47. Mais je ne voulais pas non plus souligner l'esprit "moderne" de cette histoire de façon ostentatoire. Mon seul souci était de tourner le film au plus près des acteurs, de tourner dans les costumes d'aujourd'hui, dans Paris aujourd'hui, mais comme hanté pas les fantômes de l'après-guerre. Seul le noir et blanc m'accordait cette liberté ...

Sami Frey n'a-t-il pas eu peur de ce rôle ?


C'est, par nature, iconoclaste d'incarner un personnage célèbre et, qui plus est, un acteur. Mais, encore une fois, il ne s'agissait pas ici d'agiter une marionnette nommée "Artaud", d'édifier sa légende, de la mythifier. Au contraire, c'était de le trouver dans le secret du quotidien, dans l'intimité, dans l'écriture, dans la recherche de la nourriture, de la drogue. Alors je ne sais pas si Sami Frey a eu peur du rôle mais, ce que je sais, c'est qu'il s'est tout entier investi dans cette quête d'Artaud, dans sa profondeur, son exigence, loin des gesticulations et des excès qui sont le lieu commun sur le poète.

Comment avez-vous travaillé ?


Bien longtemps avant le tournage, nous nous sommes vus quotidiennement pour lire le scénario ligne à ligne. Pour suivre la leçon du journal de Prevel et de notre travail documentaire. Par exemple : Artaud marchait plus vite que les autres, donc agissait plus vite, pensait plus vite ... Artaud avait le souci des autres, il s'inquiétait de savoir s'ils avaient mangé, s'ils avaient de l'argent, il n'était nullement enfermé dans le seul souci de lui-même, il était généreux, drôle ... Artaud souffrait d'un mal physique atroce, un cancer de l'anus peu à peu devenu un cancer généralisé, que les médecins pendant des années se sont obstinés à nier, à nommer "folie" dès qu'il réclamait des drogues pour apaiser ses souffrances ... C'est sur cela que nous avons travaillé - avec cela - et c'est cela que Sami n'a cessé d'approfondir, jour après jour, sur le tournage...

Il est devenu Artaud...


Non, il est resté Sami Frey à la quête d'Artaud. Et c'est cela que j'ai filmé, cette route toute intérieure, sans singeries, sans grimaces, sans imitation où, paradoxalement, l'acteur renonce à tout ce qui, d'ordinaire, fait son art pour trouver la vérité de son personnage au bout de ce renoncement exemplaire. Où il ne joue pas de jeu mais se joue lui-même. Sami Frey a été capable de s'y risquer.

Et Marc Barbé ?


Pour jouer Prevel, il me semblait que je devais trouver un acteur qui soit, vis-à-vis de Sami Frey, dans la même position que Jacques Prevel face à Antonin Artaud : jeune, inconnu, d'un art très sûr et pourtant peu sûr de son art. J'avais tourné avec Marc dans mon précédent film, Toujours seuls, une petite scène qui avait été coupée au montage, puis il avait tourné dans un téléfilm de Gilles Katz et dans quelques films d'école lorsqu'il vivait aux U.S.A.. Nous avons fait des essais et il a fait le film. Le premier jour, en le voyant enfiler une veste, François Catonné, le chef opérateur, m'a tout de suite dit une chose qui me paraît très juste : "il a la grâce". C'est vrai, Marc a la grâce, une présence unique, et puis il y avait aussi le fait que Marc écrive. Cela comptait beaucoup pour moi ; je pense qu'il est aussi impossible d'imiter l'acte d'écrire que de faire semblant de jouer du violon. Un professionnel ne s'y trompe jamais. Et je voulais faire un film où Artaud et Prevel écrivent, ne mentent pas : écrivent.

Cela représentait un avantage de connaître certains des personnages réels qui sont dans cette histoire ?


Cela ne peut pas compter. Les rôles que jouent Julie Jézéquel, Charlotte Valandrey, Clotilde de Bayser n'ont d'autre réalité qu'à l'intérieur du film. Pas plus pour elles que pour Sami Frey ou Marc Barbé, il ne s'agissait d'imiter, de contrefaire, il fallait payer de sa personne, s'exposer. Les personnes réelles c'est une autre histoire, l'histoire du documentaire...

"En compagnie d'Antonin Artaud" est un film très différent de vos précédents films...


Je ne crois pas, non ... J'ai toujours fait des films sur ceux à qui la parole est confisquée : les habitants des quartiers populaires, des banlieues, les déserteurs, les fous, les enfants, les poètes ... Mais peut-être, comme dit Prevel "si l'on n'a pas connu ma voix déjà, c'est que tout s'est perdu avant de se refaire".

Propos recueillis par Stéphane Lemolleton