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Histoire d'un secret • entretien avec Isabel Otero

Qu'avez-vous pensé lorsque votre sœur vous a fait part de son désir de réaliser “Histoire d'un secret” ?

Lorsqu'elle m'a parlé de son désir d'écrire ce film, j'ai trouvé formidable qu'elle veuille enfin visiter ce passé. Depuis l'enfance, j'étais celle qui cherchait à mettre des mots sur notre histoire, je voulais comprendre, j'étais dans l'émotion alors que Mariana était plutôt dans le silence et le refus. Plus tard je suis devenue comédienne et Mariana, en réalisant des documentaires, s'est davantage attachée à raconter les histoires des autres, je pense que ce n'est pas un hasard. Nous n'avons pas vécu et ne vivrons jamais cette histoire de la même manière, aussi quand elle m'a dit vouloir se mettre en scène j'ai senti qu'implicitement elle jetait un pont entre nous. J'ai tout de suite voulu lire ce qu'elle avait écrit mais Mariana savait que, pour le bien de son film, il fallait que j'accepte de m'abandonner, de me laisser surprendre et de ne rien savoir des chemins qu'elle allait nous faire emprunter. Dès le départ, je lui ai fait totalement confiance. Partant d'un secret familial, elle a construit un récit dégagé de toute complaisance, le faisant grandir et l'offrant au plus grand nombre en allant vers la révélation de l'existence d'un autre secret, plus général, et une possible reconstruction. Elle permet une chose magnifique : redonner vie de manière presque palpable à notre mère, Clotilde Vautier, car toutes ces années, en niant sa mort, nous nous empêchions de la faire exister. Au travers de ce puzzle que Mariana construit, elle apparaît peu à peu, derrière sa peinture, dans son énergie à défendre sa vie et ses convictions et tout à coup elle reprend sa place comme être existant.

 

Vous êtes dirigée, mais le metteur en scène est votre sœur et la construction de “Histoire d'un secret” est plutôt à la frontière de la fiction et du documentaire. Comment avez-vous abordé cette expérience singulière ?

À aucun moment, je ne me suis sentie comédienne en m'engageant dans ce projet. Je me suis surtout vue comme une accompagnatrice à l'écoute de son désir de mémoire. Elle ne m'avait rien dit de son scénario, mais une fois je lui ai dit ce qu'à mon avis il contenait et, surprise, elle m'a dit : tu l'as lu ? Non je ne l'avais pas lu, mais je connais ma sœur ! J'ai pour elle un immense amour et une infinie admiration. Je ne pouvais que la suivre et m'abandonner à nos retrouvailles. Notre solidarité s'est quelquefois construite, chacune dans nos solitudes, mais elle a su perdurer au cours des années. Être sa complice dans un moment pareil ne pouvait que me rendre fière.

 

Dans le film, on sent que vous aviez déjà pris du recul par rapport à votre histoire...

'est vrai que j'ai pris de la distance. La vérité révélée dans le film a maintenant dix ans. Le deuil de ma mère, je l'avais fait précédemment au cours d'une analyse nécessaire. Ce secret révélé était venu clore ma quête et m'offrir la clef qui manquait à ma compréhension. Je reste persuadée qu'il faut connaître son passé pour pouvoir construire l'avenir. À partir de là, cette histoire est devenue celle de ma mère et de mon père, même si je m'y trouvais tragiquement mêlée ; je pouvais la reléguer derrière, pour éclairer devant. Délestée du poids de plusieurs années de silence, je pouvais me réapproprier ma vie et retrouver l'Isabel " d'origine ", celle qui avait de la joie de vivre et de l'ironie. Ce fut pour moi une renaissance.

 

Vous êtes une comédienne connue, avec ce film vous exposez une part très privée de votre vie, est-ce pour vous un acte libérateur ? Politique ?

Je ne crois pas, à proprement parler, être quelqu'un qui a une image particulièrement définie qu'il faudrait défendre ou protéger. J'ai commencé à être actrice parce que j'y trouvais un lieu de reconnaissance et d'amour, comme je crois, la plupart des comédiens. Seulement il est très difficile de partir de soi quand on ne se connaît pas soi-même. Mon réveil il y a dix ans m'a fait m'interroger sur la suite de ma carrière, d'autant que j'avais dû la mettre entre parenthèses quelque temps et qu'il n'était pas facile de la reprendre où je l'avais laissée. Il ne s'agissait plus de reconnaissance mais de me réapproprier ma vie intégralement. Il m'a paru évident que j'aimais jouer et que je me sentais douée pour ce métier. J'ai décidé de revenir au "jeu" et j'ai transformé ma démarche. Je me suis intéressée à l'instrument. À la manière d'un artisan et au travers du support qui m'était donné, je l'ai façonné. Ce métier, c'est l'exploration de l'être humain et sa transformation en énergie, mais c'est pour moi aussi, après toutes ces années où je ne ressentais rien, un formidable moyen de ressentir et de me découvrir. Avec le temps, je n'ai acquis qu'une seule certitude, celle d'agir au plus près de soi en fonction de ce qui est possible par soi, avec le matériel qui vous est proposé et de trouver sa cohérence. Le film de Mariana ne déroge pas à cette règle, j'y suis telle que je suis. La dimension politique appartient au film, car si aujourd'hui il est offert au public, c'est aussi pour rendre la parole à toutes ces femmes, à toutes ces mères, à toutes ces filles, à tous ces êtres qui ont un deuil à faire, et je suis forcément solidaire.

 

Révélée par « L’amant magnifique » d’Aline Isserman, Isabel Otero mène une carrière où alternent cinéma, théâtre et télévision.